Vivre ensemble dans la cité :

l'espace public en question

Titre 3

En 1965, Ravéreau est nommé architecte en chef des monuments historiques en Algérie.

Il obtient le classement de la vallée du M’Zab en 1970, conséquence – logique ? paradoxale ? – d’un projet d’hôtel de Fernand Pouillon sur les hauteurs de Ghardaïa, rappelle l’historien Antoine Picon.

Il explique alors aux autorités : « Il est impensable que des touristes puissent avoir une vue directe sur les terrasses des habitations où l’usage veut que se retrouvent les femmes ».

« Ravéreau, dit l’historien Antoine Picon, n’aimait pas Pouillon, Pouillon ignora Ravéreau. »

Espace public, espace du politique ?

Espace public, espace festif ?

Anticiper ?

Rem Koolhaas

La ville générique (1994)

Traduction par Catherine Collet

1. LA VILLE GÉNÉRIOUE

- 1.1 La ville contemporaine est-elle - comme l'aéroport contemporain - « toujours pareille »?

Cette convergence, peut-on la théoriser? Et dans l'affirmative, vers quelle configuration tendrait-elle?

Celle-ci ·n'est possible qu'à condition d'évacuer la notion d'identité, ce qui est généralement perçu comme une perte.

Étant donné l'ampleur de ce phénomène, il a forcément une signification.

Quels sont les inconvénients de l'identité et, à l'inverse, les avantages de l'impersonnalité ?

Et si cette homogénéisation apparemment fortuite (et habituellement déplorée) venait d'une intention, de l'abandon délibéré de la différence au profit de la similarité ? Peut-être assistons-nous à un mouvement de libération mondial: « À bas le singulier! »

Et que reste-t-il, une fois éliminée l'identité ? Le générique ?

- 1.2 Admettons que l'identité dérive de l'aspect matériel, de l'histoire, du contexte, du réel. Nous avons du mal à imaginer que ce qui est contemporain - et que nous produisons - contribue à une identité. Pourtant, l'humanité connaît une croissance exponentielle. Si bien que le passé finira un jour par devenir trop « petit » pour être habité et partagé par les vivants. Nous-mêmes en accélérons l'usure.

Admettons que l'architecture soit un dépôt de l'histoire. Un jour ou l'autre, inéluctablement, cet avoir-là éclatera sous la masse humaine et finira par s'appauvrir. Concevoir l'identité comme cette forme de partage du passé est une attitude vouée à l'échec. L'expansion démographique est continue, ce qui implique qu'il y a de moins en moins à partager. De plus, l'histoire a une période d'activité d'une demi-vie seulement (plus on la malmène, moins elle fait sens). De sorte qu'à force de diminuer, elle donne si peu que cela en devient insultant. Cette perte relative est d'autant plus forte que croît la masse touristique. À force de rechercher ce qui a du sens, l'avalanche des touristes réduit l'identité qu'elle est venue trouver à une poussière dépourvue de signification.

 

- 1.3 L'identité est comme un piège 0ù des souris toujours plus nombreuses doivent se partager le même appât - encore qu'à y regarder de près, on pourrait bien s'apercevoir qu'il est vide depuis des siècles. Plus forte est l'identité, plus elle emprisonne, plus elle résiste à l'expansion, à l'interprétation; au renouveau, à la contradiction. Elle ressemble à un phare: fixé, surdéterminé, il ne peut ni changer d'emplacement ni modifier le signal qu'il émet sans risquer de déstabiliser la navigation. (Paris ne peut devenir que plus parisien - d'ores et déjà, il est en passe de devenir un hyper-Paris, raffiné jusqu'à la caricature. Il y a des exceptions: Londres - dont la seule identité est de ne pas avoir d'identité clairement définie est de moins en moins Londres, plus ouvert et moins statique.

 

- 1.4 L'identité centralise. Elle exige une essence, un point. Sa tragédie s'exprime en termes géométriques simples.

À mesure que s'étend sa sphère d'influence, la zone caractérisée par le centre est de plus en plus vaste.

Cette extension dilue inéluctablement la force et l'autorité du «cœur »: la distance entre centre et circonférence grandit inévitablement, jusqu'à atteindre le point de rupture. Dans cette perspective, la découverte récente - et tardive - de la périphérie comme zone à potentiel (sorte de limbe préhistorique qui pourrait en fin de compte retenir l'attention des architectes) n'est qu'une façon déguisée d'insister sur la priorité et l'emprise du centre: sans centre, point de périphérie, l'intérêt du premier compensant probablement le vide de la seconde. Orpheline en théorie, la périphérie se trouve dans une situation d'autant plus difficile que sa misère est encore vivante et lui vole la vedette, tout en soulignant les défaillances de sa progéniture. Les ultimes vibrations qui émanent de ce centre épuisé empêchent de voir dans la périphérie une masse critique. Trop petit par définition pour s'acquitter des fonctions qui lui sont assignées, le centre n'est plus réellement le centre, mais un mirage hypertrophié en voie d'implosion. Pourtant, sa présence suffit à ôter au reste de la ville toute légitimité. (Manhattan traite de bridge-and-tunnel people - banlieusards « pont et tunnel » - ceux qui sont contraints d'emprunter les infrastructures pour pénétrer en ville et leur fait payer - au sens propre - une telle obligation). L'obsession centripète actuelle, en perdurant, fait de nous tous des bridge-and-tunnel people, des citoyens de seconde zone dans notre propre société, privés du statut de citadin par la coïncidence abrutissante de l'exil collectif loin du centre.

- 1.5 Dans notre conditionnement concentrique (l'auteur a passé une partie de sa jeunesse à Amsterdam, ville par excellence de la centralité), le primat du centre comme fondement de la valeur et du sens, comme source de toute signification, est doublement destructeur. Outre qu'il exerce une pression qui finit par être intolérable, son emprise sans cesse croissante implique aussi qu'il soit perpétuellement maintenu, c'est-à-dire modernisé. Lieu « le plus important », le centre doit paradoxalement être à la fois le plus ancien et le plus neuf, le plus fixé et le plus dynamique. Il est soumis à une adaptation intense et constante, que vient ensuite compromettre et compliquer la nécessité d'une transformation inavouée, qui doit rester invisible à l'œil nu. (La ville de Zurich a trouvé la solution la plus radicale et la plus coûteuse en retournant à une sorte d'archéologie àrebours: de nouvelles strates de modernité centres commerciaux, parkings, banques, chambres fortes, laboratoires _ s'empilent l'une après l'autre sous le centre. Le centre ne s'étend plus vers l'extérieur ou vers le ciel, mais au-dedans, vers le centre même de la terre.) Greffe plus au moins discrète d'artères, de bretelles, de tunnels, prolifération des voies rapides, conversion banalisée de logements en bureaux, d'entrepôts en galeries, d'églises abandonnées en boîtes de nuit, faillites à répétition de galeries marchandes et réouverture de succursales dans des zones commerciales de plus en plus coûteuses, transformation implacable de t'espace utilitaire en espace « public », « piétonisation », création de nouveaux parcs et de coulées vertes, aménagement de passerelles, mise à nu des structures, restauration systématique de la médiocrité du passé: autant de moyens grâce auxquels toute authenticité est impitoyablement évacuée.

 

- 1.6 La Ville générique est la ville libérée de l'asservissement au centre, débarrassée de la camisole de force de l'identité. La Ville générique rompt avec le cycle destructeur de la dépendance: elle n'est rien d'autre que le reflet des nécessités du moment et des capacités présentes. C'est la ville sans histoire. Suffisamment grande pour abriter tout le monde, accommodante, elle ne demande pas d'entretien. Lorsqu'elle devient trop petite, il lui suffit de s'étendre. Commence-t-elle à vieillir ? Elle s'autodétruit, simplement, et se renouvelle. Elle fait ou non de l'effet en chaque endroit. Elle est « superficielle » - comme un studio de Hollywood, elle peut se refaire une nouvelle identité tous les lundis matin.

2. STATISTIQUES

 

2.1 La Ville générique a connu une croissance spectaculaire - en taille comme en population - au cours des dernières décennies. Au début des années soixante-dix elle comptait en moyenne 2,5 millions d'habitants officiels (et environ 500 000 occupants non recensés), aujourd'hui, leur nombre tourne autour de 15 millions.

- 2.2 La Ville générique est-elle née en Amérique? Son manque foncier d'originalité en fait-il exclusivement un produit d'importation ? Quoi qu'il en soit, la Ville générique existe aujourd'hui en Asie, en Europe, en Australie, en Afrique. Le mouvement de la campagne et des ruraux vers la  ville ne se produit pas vers la ville telle que nous la connaissions, mais vers la Ville générique, si envahissante qu'elle a fini par gagner sur la campagne.

- 2.3 Certains continents, telle l'Asie, aspirent à la Ville générique quand d'autres la vivent comme une honte. Les Villes génériques penchent du côté des tropiques et convergent vers l'équateur. Bon nombre sont asiatiques: apparente contradiction à voir cet univers par trop familier peuplé d'êtres impénétrables. Un jour, ce produit dont la civilisation occidentale s'est débarrassée sera à nouveau totalement exotique, grâce à la re-sémantisation que sa diffusion entraîne avec elle.

 

- 2.4 Il arrive qu'une ville ancienne et unique, tel Barcelone, en simplifiant à l'excès son identité, se transforme en ville générique et devienne transparente, comme un logo. L'inverse ne se produit jamais... du moins pas encore.

3. GÉNÉRALITÉS

 

- 3.1 La Ville générique, c'est ce qui reste une fois que de vastes pans de la vie urbaine sont passés dans le cyberespace. Un lieu où les sensations sont émoussées et diffuses, les émotions raréfiées, un lieu discret et mystérieux comme un vaste espace éclairé par une lampe de chevet. Si on la compare à la ville traditionnelle, la Ville générique est fixée, perçue qu'elle est généralement d'un point de vue fixe. Au lieu déconcentration (de présence simultanée), les «moments » individuels sont extrêmement espacés dans la Ville générique. Ils ne procurent de transe qu'à partir d'expériences esthétiques quasi imperceptibles: variations infinitésimales de couleur dans l'éclairage au néon d'un immeuble de bureaux juste avant le coucher du soleil, jeu subtil des nuances de blanc sur une enseigne lumineuse la nuit. Comme il en va de la nourriture japonaise: les sensations peuvent être reconstituées et intensifiées mentalement mais on peut aussi bien les ignorer (au choix). Cette absence généralisée d'urgence et d'insistance agit comme une drogue puissante, elle engendre une hallucination du normal.

 

- 3.2 En saisissant contraste avec l'affairement censé caractériser la ville, la sensation qui domine dans la Ville générique est celle d'un calme irréel: plus elle est calme, plus elle approche de la pureté absolue. La Ville générique remédie aux « maux »qui étaient attribués à la ville traditionnelle jusqu'à ce que nous nous prenions pour elle d'un amour inconditionnel. La Ville générique atteint à la sérénité grâce à l'évacuation du domaine public, comme lors d'un exercice d'alerte à l'incendie. Désormais, la trame urbaine est réservée aux déplacements indispensables, c'est-à-dire essentiellement à la voiture. Les autoroutes, version supérieure des boulevards et des places, occupent de plus en plus d'espace. Leur dessin, qui vise apparemment à l'efficacité automobile, est en fait étonnamment sensuel: le prétexte utilitaire entre dans le monde de la fluidité. Dans ce domaine public locomoteur, la nouveauté est qu'il ne peut se mesurer en termes de distance. Un même trajet - mettons quinze kilomètres - engendre une multitude d'expériences radicalement différentes: il durera cinq minutes ou quarante, il s'effectuera seul ou en compagnie de toute la population, il procurera le plaisir absolu de la vitesse pure (et la présence de la Ville générique peut alors atteindre une grande intensité sinon une certaine densité) ou l'horreur claustrophobique des bouchons (et l'inconsistance de la Ville générique est alors la plus sensible).

 

- 3.3 La Ville générique est fractale, elle répète à l'infini le même module structurel élémentaire, on peut la reconstruire à partir de sa plus petite entité, un écran de micro-ordinateur, voire une disquette.

 

- 3.4 Les terrains de golf sont tout ce qui reste de l'altérité.

- 3.5 La Ville générique a des numéros de téléphone simples: pas les fatigants brise-méninges à dix chiffres de la ville classique, mais des combinaisons faciles à mémoriser (aux chiffres du milieu identiques, par exemple).

 

- 3.6 Son principal attrait est son anomie.

4. AÉROPORT

 

- 4.1 Autrefois manifestation par excellence de la neutralité, l'aéroport est aujourd'hui l'un des éléments qui caractérisent le plus distinctement la Ville générique et l'un de ses plus puissants moyens de différenciation. C'est d'ailleurs un impératif, puisque l'aéroport est à peu près tout ce qu'un individu moyen a l'occasion de connaître de la plupart des villes. Comme pour une démonstration de parfum, les murs-photos, la végétation, les costumes locaux lancent une première giclée concentrée de l'identité locale (parfois aussi la dernière). Du lointain, du confortable, de l'exotique, du polaire, du régional, de l'oriental, du rustique, du nouveau, voire de «l'inexploré »: tels sont les registres affectifs évoqués. Investis de cette dimension conceptuelle, les aéroports deviennent des signes emblématiques qui s'impriment dans l'inconscient collectif mondial, moyennant de sauvages manipulations de forces d'attraction autres qu'aéronautiques: boutiques hors taxes, aménagement spectaculaire de l'espace, fréquence et fiabilité des liaisons avec d'autres aéroports. En termes d'iconographie et de performance, l'aéroport est un condensé à la fois d'hyperlocal et d'hypermondial: hypermondial parce qu'il propose des marchandises qui ne se trouvent pas même en ville, hyperlocal parce qu'on s'y procure des produits qui n'existent pas ailleurs.

- 4.2 En matière de Gestalt aéroportuaire, la tendance est à une autonomisation croissante: certains aéroports ne sont même plus reliés à une ville générique précise. Toujours plus grands, offrant toujours plus d'équipements sans rapport avec le voyage, ils sont sur le point de remplacer la ville. L'état de passager en transit s'universalise. À eux tous, les aéroports abritent des populations de plusieurs millions de personnes, sans compter l'énorme main-d'œuvre qui y travaille quotidiennement. Équipés au complet, ils fonctionnent comme de véritables quartiers de la Ville générique quand ils ne sont pas sa raison d'être (son centre ?), offrant de plus l'attrait de systèmes hermétiquement privés d'issues – sinon pour gagner un autre aéroport.

 

- 4.3 La datation de la Ville générique peut se déterminer à partir d'une lecture attentive de la géométrie de son aéroport. Plan hexagonal (dans quelques cas rarissimes, penta ou heptagonal :années soixante. Plan et coupe orthogonaux :années soixante-dix. Ville-collage: années quatre-vingt. Coupe curviligne, extrudée à l'infini selon un plan linéaire : probablement années quatre-vingt-dix. (Structure ramifiée, de type chêne: Allemagne.)

- 4.4 Les aéroports existent en deux tailles: trop grands ou trop petits. Cependant leur taille n'a pas d'incidence sur leur performance. D'où ce constat: le plus étonnant, dans toutes les infrastructures, est leur élasticité fondamentale. Calculées avec précision pour des effectifs dénombrés - un volume de passagers par année elles sont envahies par l'innombrable et survivent néanmoins, leur capacité étirée jusqu'à l'indéterminé.

5. POPULATION

 

- 5.1 La Ville générique est résolument multiraciale.

Composition moyenne: Noirs, 8% Blancs, 12 % Hispaniques, 27 % Chinois et Asiatiques, 37 % origine indéterminée, 6% divers, 10 % Multiraciale et multiculturelle. Il n'est donc pas surprenant d' y trouver des temples au milieu des barres de béton, des dragons sur les grandes artères et des bouddhas dans le centre d'affaires.

 

- 5.2 La Ville générique est toujours créée par des gens en mouvement, prêts à repartir. Ce qui explique l'absence de substantialité de ses fondations. Si l'on verse deux produits chimiques dans un liquide clair, des paillettes se forment d'un coup à la surface avant de se déposer au fond en une masse floue. Telle est la collision ou la confluence de deux migrations (par exemple émigrés cubains montant vers le Nord et Juifs retraités gagnant le Sud; tous en route vers d'autres ailleurs), qui fait surgir au milieu de nulle part une implantation humaine. Une ville générique est née.

 

6. URBANISME

 

- 6.1 La grande originalité de la Ville générique, c'est tout simplement l'abandon de ce qui ne marche pas, de ce qui n'a plus d'utilité (défoncer l'asphalte de l'idéalisme avec le marteau piqueur du réalisme) et l'acceptation de ce qui pousse à laplace. En ce sens, la Ville générique intègre à la fois le primordial et le futuriste - en fait ces deux aspects seulement. La Ville générique est tout cequi reste de ce qui faisait la ville. Elle est la post-ville en cours d'élaboration sur le site de rex-ville.

 

- 6.2 Ce qui maintient la Ville générique n'est pas le domaine public avec ses exigences excessives (dont le modèle s'est détérioré au cours d'une séquence étonnamment longue dans laquelle le forum romain est à l'agora grecque ce que le centre commercial est à la grand-rue), mais le résiduel. Dans le modèle original des modernes, le résiduel était simplement vert. D'un vert dont l'impeccable netteté proclamait assez les bonnes intentions, dans une affirmation moralisatrice destinée à décourager toute association et tout usage. Tandis que la Ville générique, avec sa croûte de civilisation d'une minceur extrême et sa tropicalité immanente, transforme le végétal en résidu édénique et en fait le principal vecteur de son identité: un hybride du politique et du paysage. Refuge des illégaux et des éléments incontrôlables en même temps qu'objet de perpétuelles manipulations, il représente le triomphe simultané du soigné et du primitif.  Son exubérance immorale compense les autres indigences de la Ville générique. Suprêmement inorganique, l'organique est le mythe le plus fort de la Ville générique.

 

- 6.3 La rue est morte. Cette découverte a coïncidé avec des tentatives frénétiques pour la ressusciter. L'art urbain est partout, comme si deux morts pouvaient faire une vie. La piétonnisation - enprincipe pour préserver - ne fait que canaliser des flots de piétons condamnés à détruire avec leurs pieds ce qu'ils sont censés révérer.

 

- 6.4 La Ville générique abandonne l'horizontal pour le vertical. Le gratte-ciel semble appelé à y devenir la typologie ultime et définitive. Il a absorbé tout le reste. Il peut se dresser partout, dans une rizière ou en centre-ville, peu importe. Les tours ne sont plus côte à côte, mais ainsi séparées qu'elles n'ont plus d'interaction. La densité dans l'isolement: voilà l'idéal.

 

- 6.5 Le logement n'est pas un problème. La question a été soit complètement résolue, soit totalement laissée au hasard. Dans le premier cas le logement est légal, dans le second, « illégal '); dans le premier cas, des tours ou plus souvent des barres (maximum 15 mètres de largeur), dans le second (réponse parfaitement complémentaire) une couche de masures improvisées. La première solution dévore le ciel, la seconde ronge le sol. Il est étrange que les plus désargentés habitent le bien le plus coûteux - la terre - et que ceux qui paient habitent ce qui est gratuit - l'air. Dans un cas comme dans l'autre, l'habitat est étonnammentflexible. Non seulement la population double toutes les quelques années, mais encore (parallèlement à la perte d'influence des religions) le nombre moyen d'occupants par unité d'habitation est divisé par deux - à cause des divorces et autres phénomènes qui atomisent la famille. Autrement dit: tandis que sa population augmente, la densité de la Ville générique ne cesse de diminuer.

 

- 6.6 Toutes les Villes génériques sont issues de la table rase. Là où il n' y avait rien, elles se dressent. S'il existait quelque chose, elles l'ont remplacé. Il ne saurait en être autrement, sinon elles auraient été historiques.

 

- 6.7 Le panorama qu'offre la Ville générique est généralement un amalgame de quartiers trop bien ordonnancés (remontant aux débuts de son implantation, quand il n' y avait pas encore eu dilution du « pouvoir ,,) et d'agencements de plus en plus libres partout ailleurs.

 

- 6.8 La Ville générique est l'apothéose du questionnaire à choix multiple: toutes les cases sont cochées. À elle seule, elle est une anthologie de toutes les options. En règle générale, la Ville générique a été « planifiée ". Pas au sens où une quelconque organisation bureaucratique aurait présidé à ses destinées; plutôt comme dans la nature où des échos, des spores, des tropes, des semences se dispersent sur le sol, au hasard, y trouvent un terrain fertile et prennent racine pour former un ensemble: pool arbitraire de gènes produisant parfois de stupéfiants résultats.

 

- 6.9 Il se peut que l'écriture de la ville soit indéchiffrable, faussée, ce qui ne veut pas dire qu'il n' y a pas d'écriture, peut-être est-ce nous qui souffrons simplement d'une nouvelle forme d'analphabétisme ou de cécité. Un patient travail de détection met au jour les thèmes, les particuleset les fils qui peuvent être isolés dans l'apparente obscurité de ce qui rappelle l'Ur-magma wagnérien: notes gribouillées au tableau par un génie de passage voici cinquante ans, rapports de l'Onu sur stencils se désagrégeant lentement dans leur silo de verre de Manhattan, découvertes faites par d'anciens penseurs coloniaux qui ne manquaient pas d'idées sur le climat. Autant de ricochets imprévisibles, issus de la formation architecturale, qui opèrent en force comme un processus de blanchiment de la planète.

 

- 6.10 La notion qui exprime le mieux l'esthétique de la Ville générique est celle de « style libre ». Comment le définir? Imaginons un espace ouvert,une clairière dans la forêt, une ville arasée. Trois éléments entrent en jeu : les routes, les bâtiments, la nature. Ils entretiennent des rapports souples ne répondant à aucun impératif catégorique et coexistent dans une spectaculaire diversité d'organisation. Ils peuvent prédominer tour à tour: tantôt, la route se perd pour réapparaître plus loin, serpentant au fil d'un incompréhensible détour,tantôt on ne voit aucun bâtiment, mais la nature seule, puis, de manière également inattendue, on se retrouve encerclé par le bâti. En certains lieux proprement effrayants, ces trois éléments sont simultanément absents. Sur ces « sites » (quel est au fait le contraire d'un site? Il faudrait parler de trous percés dans le concept de ville), l'art urbain émerge, monstre du Loch Ness mi-figuratif, mi abstrait, et généralement autonettoyant.

 

- 6.11 Certaines villes en sont encore à débattre très sérieusement des erreurs des architectes. De leur idée, par exemple, de construire des réseaux piétonniers surélevés dont les tentacules s'étendent d'un îlot à l'autre pour décongestionner les rues quand la Ville générique utilise leur sinventions: passerelles, ponts, tunnels, autoroutes- immense arsenal rapporté à la liaison - bien souvent enfouis dans une débauche de fougères et de fleurs qu'on dirait placées là pour écarter le péché originel. créant une congestion végétale plus redoutable encore qu'un film de science fiction des années cinquante.

 

- 6.12 Les routes sont exclusivement réservées à l'automobile. Les individus (les piétons) se déplacent sur des rampes (comme dans un parc d'attraction), sur des « promenades » qui les détachent du sol pour les soumettre à des conditions extrêmes (vent, chaleur, pente, froid, passage brutal du dedans au dehors, odeurs,émanations), dans une séquence qui n'est plus qu'une grossière caricature de la vie dans la ville historique.

 

- 6.13 L' horizontalité existe dans la Ville générique, mais elle est en voie de disparition : ils'agit soit de traces d' histoire qui n'ont pas encore été effacées, soit d'enclaves néo-gothiques qui prolifèrent autour du centre comme autant de symboles flambant neufs de la volonté de conservation.

 

- 6.14 Quoique neuve elle-même, la Ville générique est ironiquement encerclée par une constellation de villes nouvelles, semblables aux cernes des arbres. Pour des raisons mystérieuses, les villes nouvelles vieillissent très rapidement, un peu comme un enfant de cinq ans atteint de dégénérescence précoce attrape des rides et de l'arthrite.

 

- 6.15 La Ville générique représente la mort définitive de la planification. Pourquoi? non parce qu'elle n'est pas planifiée: au contraire, de véritables armées de bureaucrates et de promoteurs aux univers complémentaires investissent dans son édification une énergie et des sommes faramineuses, sommes grâce auxquelles ses plaines auraient pu être autant de champs de diamants et la boue de ses chemins transformée en pavés d'or... Cest que sa découverte la plus dangereuse et en même temps la plus grisante est le dérisoire de toute planification. Qu'ils soient bien placés (une tour à proximité du métro) ou mal (des centres entiers à des kilomètres de toute artère), les édifices prospèrent ou dépérissent de manière également imprévisible. Les réseaux éclatent, vieillissent,pourrissent, deviennent obsolètes, les populations doublent, triplent, Quadruplent, avant de disparaître. La trame de la ville explose, l'économie décolle, ralentit, dérape puis s'effondre. Pareilles à de titanesques embryons encore nourris par leurs mères séculaires, des villes entières sont construites sur des infrastructures coloniales dont les oppresseurs sont partis avec les plans. Personne ne sait ni où, ni comment, ni depuis quand fonctionnent les égouts, ni où passent exactement les câbles téléphoniques, ni pourquoi le centre a été mis là où il est, ni à quoi mènent les perspectives monumentales. Ce qui prouve simplement qu'il y a des marges de manoeuvre insoupçonnées et illimitées, d'énormes réserves de « mou », un processus d'adaptation perpétuel et organique, des normes, des comportements. Les attentes évoluent avec l'intelligence biologique du plus vif des animaux. Dans cette apothéose de choix multiples, il ne sera plus jamais possible de déterminer la cause et la conséquence. Cela fonctionne - voilà tout.

 

- 6.16 Le penchant de la Ville générique au tropical implique nécessairement le rejet de toute référence résiduelle à la ville comme forteresse, comme citadelle; elle est ouverte et englobante comme une mangrove.

7. POLITIQUE

 

- 7.1 La Ville générique a des' liens – parfois distants - avec un régime - local ou national – plus ou moins autoritaire. Le scénario est généralement le suivant : à l'origine, les petits copains du « leader » - peu importe son orientation - ont décidé de lancer une opération de promotion immobilière dans un coin du « centre-ville » ou de la périphérie, voire de créer une ville de toutes pièces, déclenchant ainsi le boom qui a valu à la ville d'être sur une carte.

- 7.2 Très souvent, le régime est devenu étonnamment invisible. Tout se passant comme si, par la vertu de sa seule permissivité, la Ville générique résistait au pouvoir dictatorial.

 

8. SOCIOLOGIE

 

- 8.1 Il est très curieux de constater que le triomphe de la Ville générique n'a pas coïncidé avec le triomphe de la sociologie - discipline dont elle a pourtant contribué à accroître le champ au-delà de tout ce qu'elle pouvait imaginer. La Ville générique, c'est la sociologie en train de se faire. Toute Ville générique est une boîte de Petri, ou encore un tableau noir, infiniment patient, sur lequel on peut « prouver » pratiquement n'importe quelle hypothèse puis en effacer la trace, sans jamais éveiller la moindre résonance dans l'esprit de ceux qui l'ont émise ou dans celui de leur auditoire.

- 8.2 À l'évidence, il y a une prolifération de communautés - sorte de zapping sociologique – qui résiste à toute grille d'interprétation univoque. La Ville générique, c'est le relâchement de tout ce qui pouvait auparavant structurer un groupe et assurer sa cohésion.

- 8.3 Bien qu'extrêmement patiente, la Ville générique s'avère encore particulièrement réfractaire à la spéculation théorique. Elle prouve que la sociologie pourrait bien être la pire des disciplines pour rendre compte de la sociologie en actes. Elle est plus maligne que toutes les exégèses officielles. Quelle que soit l'hypothèse avancée, elle apporte des montagnes d'éléments qui en confirment la validité - et davantage encore pour l'infirmer. En A, les tours conduisent au suicide, en B au bonheur sans nuages. En C, elles sont considérées comme un tremplin pour l'émancipation (sans doute au prix de quelque invisible « épreuve »), en D, elles sont tout bonnement dépassées. En K, elles pullulent, tandis qu'en L, elles sont démolies à coups de dynamite. La créativité est inexplicablement élevée en E et inexistante en F. Si G est une mosaïque ethnique harmonieuse, H est perpétuellement menacée par le séparatisme sinon au bord de la guerre civile. Le modèle Y ne pourra jamais durer parce qu'il touche à la structure familiale, alors que pour la même raison Z prospère - terme qu'aucun universitaire ne concevrait d'appliquer aux activités de la Ville générique. Battue en brèche en V, la religion survit en W et est en pleine transmutation en X.

- 8.4 Bizarrement, personne n'a songé que la somme de ces interprétations indéfiniment contradictoires atteste la richesse de la Ville générique - seule hypothèse à avoir été éliminée d'avance.

 

9. QUARTIERS

- 9.1 Toute Ville générique a son Quartier-Alibi, où sont préservées quelques reliques du passé : en général, un vieux train, un tramway ou un autobus à impériale le parcourt en agitant d'inquiétantes cloches - version locale du vaisseau fantôme où se traîne le Hollandais volant. Les cabines téléphoniques sont peintes en rouge et importées de Londres, ou ornées de petits toits en pagode. Le Quartier-Alibi (qui s'appellera aussi Remords, Rive quelque chose, Trop tard, 42' Rue, le Village, ou même le Sous-Sol est un mythe savamment élaboré : il célèbre le passé comme seul peut le faire ce qui a été conçu de fraîche date. C'est une machine.

- 9.2 La Ville générique a eu un passé, dans le temps. Occupée à affirmer sa propre suprématie, elle en a laissé disparaître des pans entiers, sans états d'âme - le passé n'était-il pas d'une étonnante insalubrité, dangereux même ? À l'improviste, le soulagement est devenu regret. Depuis longtemps déjà, des prophètes à la longue chevelure blanche, portant socquettes grises et sandales, proclamaient que le passé était indispensable, qu'il constituait une ressource. Lentement, la machine à détruire s'immobilise : quelques bicoques, prises au hasard sur le plan euclidien bien décapé, échappent à l'anéantissement et retrouvent une splendeur qu'elles n'avaient jamais eue...

- 9.3 Bien qu'absente, l’histoire est la grande affaire, sinon la principale industrie de la Ville générique. Sur les terrains libérés, autour des bicoques restaurées, d'autres hôtels poussent afin d'accueillir les vagues de touristes, d'autant plus serrées que s'efface le passé. Sa disparition n'a pas d'incidence sur leur nombre _ à moins qu'il ne s'agisse seulement d'un afflux de dernière minute. Désormais, le tourisme est indépendant d'une destination...

- 9.4 Au lieu d'éveiller des souvenirs précis, la Ville générique suscite des associations qui sont des souvenirs globaux, des réminiscences de souvenirs. Sinon tous les souvenirs à la fois, elle engendre un souvenir abstrait, symbolique, un déjà-vu qui n'en finit pas, une mémoire générique.

- 9.5 Malgré la modestie de son apparence (il n'a jamais plus de trois niveaux : hommage ou défi à Jane Jacobs ?), le Quartier Alibi concentre le passé tout entier dans un seul ensemble. Ici l'histoire revient non pas comme une farce, mais comme une prestation : des marchands déguisés (chapeaux comiques, nombrils dénudés, voiles) miment avec cœur une représentation des maux (esclavage, tyrannie, épidémies, pauvreté, colonisation) que leur nation a jadis abolis au prix de la guerre. Le colonial, apparemment seul à offrir de par le monde une inépuisable source d'authenticité, est un virus qui se duplique.

- 9.6 42e Rue : ces lieux qui conservent ostensiblement le passé sont en réalité ceux où le passé a le plus changé et où il est le plus lointain (comme vu par le mauvais bout de la lorgnette), quand il n'en a pas été complètement éliminé.

- 9.7 Seul le souvenir des excès d'antan est suffisamment fort pour donner une charge affective à la fadeur. Tentant de se réchauffer au feu d'un volcan éteint, les sites les plus populaires (auprès des touristes, soit, dans la Ville générique, tout un chacun) sont ceux qui furent autrefois les plus associés au sexe et à la débauche. Des innocents envahissent les anciens repaires des souteneurs, des prostitués hommes et femmes, des travestis et, dans une moindre mesure, des artistes. Paradoxalement, au moment même où les autoroutes de l'information s'apprêtent à déverser la pornographie à pleins écrans dans leur living room, on dirait que piétiner les braises rallumées de la transgression et du péché leur procure une sensation inédite, leur donne l'impression d'être vivantes. Dans une époque qui n'est plus capable de générer la moindre aura, la cote de l'aura grimpe en flèche. Marcher sur ces cendres, ne serait-ce pas le moyen de ressentir à bon compte le frisson de la culpabilité ? de ramener l'existentialisme aux bulles du Perrier ?

- 9.8 Toute Ville générique est pourvue de quais donnant ou non sur l'eau et parfois sur le désert -en tout cas d'une « lisière » vers autre chose, offrant ainsi une sorte d'échappatoire et par là un site privilégié. Là, les cohortes de touristes agglutinent autour de stands où des hordes de bonimenteurs s'évertuent à leur vendre les aspects « uniques » de la ville. Ces segments uniques de toutes les Villes génériques ont engendré un souvenir universel, au croisement scientifique de la tour Eiffel, du Sacré-Cœur et de la statue de la Liberté : un édifice élevé (généralement entre 200 et 300 mètres de haut), noyé dans une petite boule remplie d'eau où tournoient des flocons de neige -ou, près de l'équateur, des paillettes dorées. On trouve aussi des carnets sous couverture de cuir grenu pour tenir son journal, ou des sandales de hippie - même si dans la réalité les hippies sont promptement rapatriés. Après avoir tripoté ces objets (on n'a jamais vu personne acheter quoi que ce soit), les touristes s'asseyent dans les cafétérias exotiques qui bordent les quais "et proposent un éventail complet de la nourriture contemporaine : l'épicé - première indication, et peut-être la plus tangible, que l'on est ailleurs, le haché - à base de bœuf ou de produits de synthèse 1 le cru - goût atavique qui sera très populaire au troisième millénaire.

- 9.9 La crevette est l'amuse-gueule par excellence. Grâce à la simplification de la chaîne alimentaire (et aux vicissitudes de la préparation), elle a goût de muffin, c'est-à-dire de rien.

 

10. PROGRAMME

 

- 10.1 Les bureaux sont toujours là, toujours plus nombreux en fait. Il paraît qu'ils ne sont plus nécessaires puisque, d'ici cinq ou dix ans, tout le monde travaillera à la maison. Mais alors, on aura besoin de maisons plus grandes, suffisamment vastes pour les réunions. Il faudra donc transformer les bureaux en maisons.

- 10.2 La seule activité, c'est faire les boutiques. Pourquoi ne pas considérer cela comme une activité temporaire, provisoire, dans l'attente de temps meilleurs ? C'est notre faute : nous n'avons rien trouvé de mieux à faire. Les mêmes espaces, investis par d'autres programmes (bibliothèques, bains, universités), seraient fantastiques, d'un grandiose qui nous stupéfierait.

- 10.3 L'hôtel est appelé à devenir le bâtiment générique de la Ville générique, son module de base. Avant, le bureau jouait ce rôle - ce qui impliquait au moins va-et-vient avec la présence supposée d'autres facilités importantes ailleurs. Contenant-conteneur pourvu de tous les équipements nécessaires et imaginables, l'hôtel rend pratiquement tous les autres édifices redondants. Faisant même office centre commercial, il offre la meilleure approximation du vécu urbain, version XXIe siècle.

- 10.4 Hôtel est maintenant synonyme d'emprisonnement, d'assignation volontaire à domicile. Il n'y a plus d'autre endroit où aller, on s'y pose et on y reste. L'hôtel, c'est l'image de dix millions de personnes toutes enfermées dans leurs chambres, une sorte d'animation à l'envers, une densité implosée.

 

11. ARCHITECTURE

- 11.1 Fermez les yeux et imaginez une explosion de beige. À l'épicentre, des chatoiements couleur de vulve (au repos) : aubergine métallisé mat, tabac-kaki, citrouille cendré 1 toutes les voitures en route vers la blancheur virginale...

- 11.2 Dans la Ville générique, comme dans toutes les villes, on trouve des bâtiments intéressants et des bâtiments ennuyeux. Les uns et les autres sont les rejetons de Mies van der Rohe. Les premiers descendent en droite ligne de la tour irrégulière de la Friedrichstrasse (1921), les seconds des boîtes qu'il conçut peu après. Cette séquence est importante : manifestement, après les expérimentations des débuts, Mies choisit une fois pour toutes le parti de l’ennui, contre celui de l'intérêt. Au mieux, ses constructions ultérieures reprennent l'esprit de ses premières réalisations - sublimé, refoulé ? - comme une absence plus ou moins tangible, mais jamais plus il ne proposa de projets « intéressants » susceptibles d'être construits. La Ville générique démontre qu'il avait tort : ses architectes les plus audacieux ont si bien relevé le défi devant lequel Mies avait baissé les bras qu'il est maintenant difficile de trouver une seule boîte. Ironiquement, cet hommage exubérant au Mies intéressant prouve que c'est Mies qui se trompait.

- 11.3 L'architecture de la Ville générique est belle par définition. Construite à une vitesse incroyable, elle est conçue à un rythme plus inimaginable encore : on compte en moyenne 27 versions avortées pour chaque structure réalisée - si tant est qu'on puisse encore employer ce terme. Elle s'élabore dans ces dix mille agences dont personne n'a jamais entendu parler, toutes vibrantes d'inspiration nouvelle. Plus modestes sans doute que leurs prestigieuses rivales, ces agences sont soudées par la certitude collective que l’architecture souffre de maux auxquels elles seules, par leurs efforts, peuvent remédier. La force du nombre leur confère une arrogance superbe, éclatante. C'est là qu'on trouve ceux qui conçoivent sans la moindre hésitation, assemblant, à partir de mille et une sources et avec une précision sauvage, plus de richesses qu'aucun génie ne pourrait jamais produire. Leur formation a coûté en moyenne 30 000 dollars, non compris les frais de voyage et d'hébergement. Vingt-trois pourcent d'entre eux ont été recyclés dans les grandes universités privées de la côte est-américaine (la Ivy League) où ils ont pu côtoyer (très brièvement, il est vrai) l'élite grassement payée de l'autre profession, « l'officielle ». Il s'ensuit qu'à tout moment, un investissement total cumulé de 300000 000 000 de dollars de formation architecturale (30 000 dollars [coût moyen] x 100 [nombre moyen d'employés par agence] x 100 000 [nombre moyen d'agences dans le monde entier) travaille dans la Ville générique à produire davantage de villes génériques.

- 11.4 Les constructions aux formes complexes sont tributaires de l'industrie du mur-rideau, il leur faut des adhésifs et des agents d'étanchéité toujours plus performants, qui transforment chaque bâtiment en un mélange de camisole de force et de tente à oxygène. L'emploi du silicone (« nous étirons la façade au maximum ») a aplati toutes les parois, a collé le verre à la pierre, ou à l'acier, ou au béton, dans une impureté digne de l’ère spatiale. Ces liens ont l'apparence de la rigueur intellectuelle grâce à l'application généreuse d'une pâte qui a la transparence laiteuse du sperme et qui maintient tout en place par l'intention plutôt que par la conception - triomphe de la colle sur l'intégrité des matériaux. À l'image de tout le reste, l'architecture de la Ville générique, c'est le résistant devenu malléable, un fléchissement épidémique qui ne résulte plus de l’application d'un principe mais est l'expression d'une absence systématique de principe.

- 11.5 La Ville générique étant bien souvent asiatique, ses bâtiments sont généralement climatisés. C’est ici que le paradoxe inhérent au récent retournement du paradigme (la ville représente non plus un développement maximal mais un sous-développement limite) devient le plus flagrant: les moyens brutaux grâce auxquels la climatisation s'universalise reproduisent, à l'intérieur du bâtiment, les phénomènes climatiques qui, en d'autres temps, « se produisaient » à l'extérieur: tempêtes soudaines, mini-tornades, courant d'air glacé à la cantine, vague de chaleur, brume même, Provincialisme de la sphère mécanique que la matière grise a abandonnée courir après l'électronique. Incompétence ou imagination ?

- 11.6 C’est en cela - ironiquement - que la Ville générique est la plus subversive, la plus idéologique. Elle confère à la médiocrité une nouvelle dimension. C'est le Merzbau de Kurt Schwitters à l'échelle urbaine : la Ville générique est une Merzville.

- 11.7 L'angle des façades est le seul indice fiable de génie architectural : 3 points pour une façade qui penche en arrière, 12 points pour une façade qui penche en avant, 2 points en moins pour une façade en retrait (trop nostalgique).

- 11.8 L'aspect apparemment compact de la Ville générique est trompeur. Elle se compose à 51 % d'atrium. L'atrium est une trouvaille diabolique quia la capacité de donner corps à l'immatériel. Son nom romain est une garantie éternelle de « classe » architecturale - et son origine historique en fait un thème inépuisable. L'atrium se montre accueillant pour l'homme des cavernes, auquel il procure inlassablement un confort métropolitain.

- 11.9 L'atrium est un vide : les vides constituent les éléments de base de la Ville générique. C'est cette vacuité qui, paradoxalement, lui confère sa matérialité : l'amplification seule du volume est le prétexte qui lui permet d'affirmer sa présence. Plus ses espaces intérieurs sont complets et répétitifs, moins leur répétition systématique se remarque.

- 11.10 Le postmoderne est le style favori et il en sera toujours ainsi. Le postmodernisme est le seul mouvement qui a su réconcilier la pratique de l'architecture et la pratique de l'affolement. Le postmodernisme n'est pas une doctrine fondée sur une lecture sophistiquée de l'histoire de l'architecture, mais une méthode, une mutation de la pratique architecturale, qui permet de produire des résultats assez vite pour suivre le rythme d'évolution de la Ville générique. Au lieu de susciter un éveil de la conscience, comme l'espéraient peut-être ses inventeurs, il engendre un nouvel inconscient. C'est l'agent zélé de la modernisation. Il est à la portée de tout le monde : un gratte-ciel inspiré de la pagode chinoise ou de village toscan, ou les deux à la fois.

- 11.11 Toute résistance au postmodernisme est antidémocratique. Il entoure l'architecture d'un emballage « furtif » qui la rend aussi irrésistible qu'un cadeau de Noël donné par les bonnes œuvres.

- 11.12 Y a-t-il un lien entre la prédominance de la miroiterie dans la Ville générique (s'agit-il de glorifier le néant en le multipliant à l'infini ou d'un effort désespéré pour capter des essences menacées d’évaporation ?) et ces « cadeaux »qu'on considéra pendant des siècles comme le présent le plus prisé par les sauvages et le plus efficace pour eux?

- 11.13 Maxime Gorki, à propos de Coney Island, parle d’« ennui varié ». Il entend manifestement l'expression comme un oxymore. La variété ne saurait être ennuyeuse. Pas plus que l'ennui ne saurait être varié. Cependant, avec l'infinie variété de la ville générique, on en arrive presque au point où la variété paraît normale, banalisée. Du coup, par un renversement d'attente, c'est la répétition qui devient inhabituelle et potentiellement audacieuse, stimulante.

 

12. GÉOGRAPHIE

 

- 12.1 La Ville générique se trouve dans les régions chaudes, elle est en marche vers le Sud, vers l'équateur, abandonnant derrière elle le Nord et le gâchis qu'il a fait du deuxième millénaire. C'est un concept en état de migration. Sa destinée est d'être sous les tropiques, là où le climat est meilleur et les gens plus beaux. Elle est habitée par ceux qui ne se plaisent pas ailleurs.

 

_ 12.2 Dans la Ville générique, les gens sont non seulement beaux mais ils ont aussi la réputation d'être d'humeur plus égale, moins hostiles par le travail, moins agressifs, plus agréables - ce qui est bien la preuve qu'il y a effectivement un rapport entre architecture et comportement, que la ville peut rendre les gens meilleurs grâce à certaines méthodes - qui restent à définir.

 

_ 12.3 L'une des caractéristiques les plus  marquées de la Ville générique est la stabilité de son climat - pas de saisons, un temps toujours ensoleillé. Pourtant, toutes les prévisions annoncent des changements imminents et une prochaine détérioration : nuages sur Karachi. Le catastrophisme, autrefois réservé à la sphère de l'éthique et du religieux, s'est maintenant transporté dans le domaine incontournable du météorologique. L'angoisse du mauvais temps est à peu près la seule qui plane sur la Ville générique.

 

13. IDENTITÉ

 

_ 13.1 Il Y a une redondance calculée (?) dans l'iconographie qu'adopte la Ville générique. Si elle est au bord de l'eau, les symboles aquatiques prolifèrent sur tout son territoire. Si c'est un port, navires et grues apparaissent loin à l'intérieur des terres. (Toutefois, montrer les conteneurs eux-mêmes serait dénué de sens : on ne peut singulariser le générique à partir du Générique). Si elle est asiatique, des femmes « délicates » (sensuelles, impénétrables) fleurissent partout dans des poses dont l'élasticité est synonyme de soumission (religieuse, sexuelle). Si elle possède une montagne, une colline figurera sur le moindre prospectus, les menus, les billets, les panneaux d'affichage, comme si une tautologie sans faille pouvait seule convaincre. Son identité ressemble à un mantra.

 

14. HISTOIRE

 

- 14.1 Regretter l'absence d'histoire est un réflexe ennuyeux qui traduit l'existence d'un consensus tacite selon lequel la présence de l’histoire est désirable. Mais qui le prétendrait ? Une ville est un espace investi de la façon la plus efficace possible par des individus et des processus. La plupart du temps, la présence de l'histoire ne contribue qu'à diminuer sa performance...

- 14.2 Présente, l'histoire entrave l'exploitation pure et simple de la valeur théorique qu'elle revêt entant qu'absence.

- 14.3 Tout au long de l'histoire de l'humanité (pour commencer un paragraphe à la manière des Américains), les villes se sont développées par consolidation, les changements s'opèrent surplace. Peu à peu des améliorations ont été apportées. Des civilisations se sont épanouies, ont décliné, sont reniées, ont disparu, subi des saccages, des invasions, des humiliations et des viols, ont triomphé, ont ressuscité, connu un âge d'or, avant de sombrer brusquement dans l'oubli - tout cela sur le même site. Voilà pourquoi l'archéologie est un métier de fouilles : elle met au jour les strates successives d'une civilisation (autrement dit d'une ville). La Ville générique est une esquisse jamais terminée : on ne l'améliore pas, on l'abandonne. Les notions de stratification, d'intensification, de complétion lui sont étrangères : elle n'a pas de strates. La couche suivante intervient autre part, un peu plus loin (éventuellement dans te pays voisin) ou tout à fait ailleurs. L'archéologue (= archéologie plus interprétation) du XXe siècle n'a pas besoin de pelle, mais d'une quantité illimitée de billets d'avion.

- 14.4 En exportant ou en expulsant ses améliorations, la Ville générique perpétue sa propre amnésie (son seul lien à l'éternité ?). Son archéologie sera donc la preuve de son oubli graduel. la documentation de son évaporation. Son génie aura les mains vides - ce ne sera pas un empereur nu, mais un archéologue sans trouvailles, ni même un site.

 

15. INFRASTRUCTURE

 

- 15.1 Jusqu'alors complémentaires et globalisantes, les infrastructures deviennent de plus en plus concurrentielles et locales, elles ne prétendent plus générer des ensembles qui fonctionnent, mais sont la retombée d'entités fonctionnelles. En fait de réseau et d'organisme, la nouvelle infrastructure produit l'enclave et l’impasse : le grand récit cède la place à la rocade parasite. (La ville de Bangkok a approuvé des plans qui prévoient trois systèmes concurrentiels de métro aérien pour se rendre de à B - que la plus forte gagne !)

- 15.2 Au lieu d'être une réponse plus ou moins tardive à un besoin relativement immédiat, l'infrastructure se veut désormais une arme stratégique, une prédiction : si l'on agrandit le port X, ce n'est pas pour qu'il desserve un hinterland de consommateurs frénétiques mais pour que le port Y ait des chances moindres ou nulles de survivre au-delà du XXI' siècle. Sur une seule et même île, la métropole méridionale Z, toute jeune, « reçoit » un réseau de métro tout neuf à seule fin de faire paraître W, la métropole traditionnelle du Nord, mal commode, embouteillée, dépassée. La vie est rendue facile à V pour qu'elle finisse par devenir insupportable à U.

 

16. CULTURE

 

- 16.1 Seul le redondant compte. À l'intérieur de chaque fuseau horaire, on donne au moins trois représentations de Cats (La comédie des chats, NDT). Le monde est entouré par l'anneau de Saturne de ses miaulements.

- 16.2 La ville était jadis le lieu par excellence de la quête sexuelle. La Ville générique ressemble plutôt à une agence matrimoniale : elle accouple avec efficacité l'offre et la demande. L'orgasme a remplacé l’angoisse : il y a effectivement progrès. Les possibilités les plus obscènes s'affichent dans la typographie la plus aseptisée : l'Helvetica est devenu un caractère pornographique.

 

17. FIN

 

- 17.1 Imaginons une version hollywoodienne de la Bible. Une ville quelque part en Terre sainte. Scène de marché : venant de gauche et de droite, des figurants vêtus d’oripeau, de fourrures, de tuniques en soie, entrent dans le champ en vociférant, en gesticulant, en roulant des yeux, en se chamaillant, en riant, en se grattant la barbe, les postiches dégoulinant de colle. Ils s’attroupent au milieu de l’image, brandissent des bâtons, agitent le poing, renversent des éventaires, piétinent les bestioles... Des gens crient. Pour vanter leurs marchandises ? pour proclamer l’avenir ? pour invoquer les dieux ? des bourses sont arrachées, des délinquants poursuivis – aidés peut-être – par la foule. Les prêtres prient pour le retour au calme. Les enfants se déchaînent dans le taillis des jambes et des longues tuniques. Des animaux aboient. Des statues sont renversées. Des femmes poussent des hurlements. De peur ? d’extase ? La masse grouillante se fait marée humaine. Elle se brise en vagues. Maintenant coupons le son – silence, sensation de soulagement – et repassons le film à l’envers. Muets, mais encore visiblement en proie à l’agitation, des hommes et des femmes trébuchent en arrière, le spectateur ne voit plus seulement des êtres humains mais il commence à remarquer les espaces qui les séparent. Le centre se vide, les dernières ombres glissent hors du champ, probablement en se plaignant mais heureusement nous ne pouvons les entendre. Le silence est maintenant rendu plus dense par le vide : l’image montre des éventaires désertés, des détritus piétinés. Nous respirons... C‘est fini. Voilà l’histoire de la ville. La ville n’est plus. Maintenant, nous pouvons quitter la salle...

 

extraits de films

 

Marchés et supermarchés

La cité de Mari

1/1

Halles (mairies) des bastides du sud-ouest de la France, 11e-12e siècle.

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Halles métalliques, XIXe siècle

Halles de Paris, Baltard 1852.

Halles de Paris, destruction 1970.

Le "trou des Halles" 1970-75.

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Touche pas à la femme blanche ! (Marco Ferreri, 1973)

Le "jardin des Halles", Ricardo Bofill, 1974.

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Le "forum des Halles", Vasconi & Pancreach, 1979.

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Projet "La Canopée", Patrick Berger et Jacques Anziutti, 2007-2016.

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Rotterdam - Markthal, Rotterdam, 2012

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